MAZEN SAGGAR, photographe (9 Septembre-29 Décembre 2019) CENTRE D’ART CONTEMPORAIN DE SAINT RESTITUT

Nous sommes infiniment tristes. MAZEN SAGGAR, photographe exigeant, invité au centre d’art contemporain de St Restitut il y a juste un an, nous a quitté mardi 8 septembre 2020 après avoir résisté farouchement à la maladie.  Mazen était la gentillesse même, le meilleur ami que l’on puisse espérer.

 

 

BIOGRAPHIE 

Par John Rudoff

Photo: John Rudoff (2019)

MAZEN SAGGAR photographe franco-irakien est né à Bagdad en 1968, il est arrivé en France à l’âge de 10 ans. De son enfance à Bagdad, il a gardé la chaleur humaine, des souvenirs d’une ville en paix, et le goût des discussions interminables tard le soir.

En France, il fait ses études au lycée Claude Garamont à Colombes, où il se forme à tous les métiers des arts graphiques et de la photographie. Un cursus solide qui lui permet de lancer en 1999, avec des amis, une agence photo à Madagascar. Saggar veut voyager, voir d’autres lumières, et il va passer 3 ans sur l’île.

En 2001, fort d’une cette expérience à la fois photographique et humaine, dont il garde de nombreux amis, il rentre à Paris, et créé une société photographique spécialisée dans le Luxe. A l’image il ajoute la la post production et la 3D. Rapidement, il est repéré par le secteur, et entame une étroite collaboration avec la marque Louis Vuitton, tout en travaillant avec de nombreuses Maisons de luxe et de magazines de mode. Il parcourt les défilés, les shootings de publicité et les reportages corporate, et se fait remarquer par ses portraits incisifs et doux de nombreux artistes, mannequins et vedettes internationales. Marc Jacobs, Freida Pinto, Kate Moss, Naomi Campbell, et bien d’autres passent devant ses objectifs. Il se souvient de cette période en expliquant « Vous devez tenir compte de l’humeur et de l’âme de la personne que vous avez devant vous »….

Mais dans un coin de ses envies, Saggar n’a pas oublié le monde et ses tragédies : entre deux défilés, il se rend au Nigéria, où il part couvrir l’Agonie des Ogonis en 2012, un peuple mis en danger par les déversements des hydrocarbures.

Ses voyages et sa confrontation aux drames, comme sa connaissance du Moyen Orient, l’ont conduit tout naturellement à Visa pour l’Image, dont il a arpenté les expositions et les discussions… Il s’y est forgé là aussi une réputation de photographe à la douceur pudique, et se vu confier par Jean-François Leroy la couverture officielle du Festival, ce qu’il a fait depuis presque dix ans.

Un jour quelque part entre 2012 et 2013, Saggar s’est décidé à inverser ses priorités : le luxe va laisser plus de place au reportage. Il se mit à couvrir les manifestations parisiennes, les obsèques de Nelson Mandela… Il reviendra pour la première fois à Bagdad comme photographe pour couvrir d’abord les élections de 2014, puis la bataille de Mossoul en 2016. Tout en se laissant, pour le plaisir de la beauté, le droit de faire quelques portraits dans la mode.

Mazen Saggar était un amoureux de la beauté intérieure. Il en parlait volontiers, en étant fier d’être celui qui, avec son boitier, est le premier à percevoir puis à montrer ce charme discret, silencieux et éternel de la beauté. Qu’il soit dans le sourire d’un mannequin ou dans les yeux d’un petit garçon à Bagdad. Celui qu’il a été, qu’il est resté toujours, et qu’il a continué à traquer partout dans le monde.

(Saint-Restitut, 9 Septembre, 2019) — Au retour du festival international de photojournalisme Visa Pour l’Image, le Centre d’Art Contemporain de Saint-Restitut avait invité le photographe franco-irakien Mazen Saggar à exposer en Drôme Provençale. 

“La photographie, c’est mon langage : c’est ma manière à moi d’exprimer ce que je ressens. J’ai toujours été passionné par la mode, la composition, la couleur, le textile… le savoir-faire et le métier qui vont dans un spectacle finalement tellement bref, mais tellement beau. Mais je restais un peu sur ma fin,” dit Saggar. “J’avais besoin de comprendre ce qui me motive et ce qui m’anime. Je suis retourné faire des reportages pour témoigner et redonner la voix à ceux qui étaient condamnés au silence… mais aussi pour me redonner la parole à moi-même.”

Au Centre d’Art Contemporain de Saint-Restitut, entre autres ont été présentés ses paysages de l’Île de Pâques, son reportage sur les conséquences du déversement de pétrole dans les rivières du sud du Nigéria, des photos de défilés de mode mais aussi des sujets d’actualité française comme le mouvement des gilets jaunes. Son regard nous a confronté à la question du rapport tragique de l’homme à son environnement à travers l’histoire, et comment un homme a décidé d’abandonner le monde du luxe pour retourner son objectif vers des sujets où il se sentait plus utile. 

“Le lien est assez évident pour moi: si l’on ne prend pas soin de la nature, si l’homme se déconnecte de cette relation à celle-ci… il court à sa perte,” dit Saggar.

 

ÎLE DE PÂQUES 

LA FOLIE DES HOMMES. L’île de Pâques est aussi perdue au milieu du Pacifique que la Terre se trouve isolée dans l’Univers. Un petit refuge pour notre espèce, au milieu d’une immensité hostile. Et pourtant les hommes l’ont détruite ! Les systèmes humains sont condamnés à mourir. Ils naissent, se développent, connaissent un apogée et un déclin.

L’île de Pâques est un refuge éloigné de notre civilisation. Pierre Loti la décrivait ainsi : «Il est, au milieu du Grand Océan dans une région où l’on ne passe jamais, une île mystérieuse et isolée ; aucune terre ne gît en son voisinage et, à plus de huit cents lieues de toutes parts, des immensités vides et mouvantes l’environnent. Elle est plantée de hautes statues monstrueuses, œuvres d’on ne sait quelles races aujourd’hui disparues, et son passé demeure une énigme.» 

« La guerre et la stupidité des hommes ont provoqué un désastre écologique. Sur l’île, on s’est battu pour accéder à toutes les ressources, notamment les pierres, le bois, les zones de pêche. Chaque fois que l’on terrassait un clan, on abattait son moai, c’est- à-dire l’ancêtre qui protégeait ce groupe. La certitude, c’est que l’on s’est fait la guerre pour le contrôle des ressources. ».

Les Pascuans ont le talent de faire de pas grand-chose un monde de beautés et de merveilles. Le mana est un concept familier à tous les Polynésiens. C’est le Saint-Esprit du Pacifique. «Le mana, explique Edgard Hereveri, c’est la relation entre l’homme et la nature. Les gens, dans nos îles, sont très ouverts, spirituellement. Le mana, c’est ouvrir son cœur à la nature, ressentir un état de félicité. Ce n’est pas la foi, mais l’amour. Le mana n’est pas la religion, qui est d’abord un système de contrôle de la société. Le mana, c’est immense, plus large. Les hommes ne peuvent pas se donner cet amour entre eux.»

C’est en souffrant que l’on commence à évoluer. Les Pascuans ont fait de leur histoire véritablement tragique une fable sur la folie des hommes.

“L’Île de Pâques est l’exemple de ce que la terre est en train de vivre, à plus grande échelle. En épuisant nos resources, on se condamne nous-mêmes à disparaître.”

MODE

LA BEAUTÉ INTÉRIEURE. Quand il ne parcourait pas le monde pour couvrir des sujets sérieux, voir dangereux, Mazen Saggar se retrouvait souvent dans un autre monde en travaillant avec les plus grands magazines de mode, il était l’un des photographes préférés du label français de haute couture Louis Vuitton, pour qui il a photographié plusieurs campagnes et défilés de mode. 

Exposé à Dubaï en 2015, son regard sur le milieu de la mode est singulier. Son travail nous montre la profondeur de ses sujets, la face cachée d’une industrie focalisée sur la beauté extérieure.

“Il faut tenir compte de l’humeur et de l’âme de la personne que vous avez devant vous. Au final, il s’agit de discrétion, d’interaction et de sentiments.”

NIGERIA 

L’AGONIE DES OGONIS. En août 2011, les Nations Unies estimaient que la pollution au pétrole dans le Sud du Nigéria allait devenir l’opération de nettoyage la plus vaste jamais réalisée. Et la plus longue : l’ONU comptait 30 ans pour rendre à la nature une partie de ses droits.

L’Ogoni, la région la plus touchée par cette pollution « d’or noir, vit essentiellement de la pêche et de l’agriculture. La population a vu ses moyens de subsistances ravagés.

Or c’était une catastrophe hautement prévisible. Le pétrole y a été découvert en 1958, et la zone quadrillée d’oléoducs, de puits, et d’installations pétrolifères rarement entretenues. La population, largement tenue à l’écart de cette manne financière, a tenté de se mobiliser, pour prévenir des dangers écologiques. Sans aucun succès. Les installations n’ont même pas étés clotûrées, malgré les demandes et les cahiers des charges imposées par les géants du pétrole eux mêmes. Résultat, l’eau a été contaminée avec des niveaux records d’hydrocarbures, et la santé des Ogoni mise en danger. 

Mazen Saggar est parti rencontrer les personnes affectées en 2012. Témoignage de la descente aux enfers des Ogonis, population indigène du Sud du Nigeria.

“ Même si c’est loin, même si c’est en Afrique, on n’a pas le droit de laisser un peuple à l’agonie.”

GILETS JAUNES

UN REPORTAGE À LA MAISON. Depuis l’automne 2018, le mouvement des gilets jaunes se donnent rendez vous tous les samedis. Mazen Saggar se rend dans les rues de Paris pour témoigner de ce phénomène.

IRAK

RETOUR SUR SES ORIGINES. La famille de Mazen Saggar a tout laissé en Irak et s’est enfuie lorsqu’il avait 10 ans, quand le pays était sous la dictature de Saddam Hussein. Saggar pensait qu’il partait en vacances – mais il lui a fallu 34 ans pour y retourner. 

Le pays qu’il a connu lors de son enfance, un pays de grande civilisation, n’y était plus. Il ne reconnaissait rien : il y a vu un pays dévasté, avec des habitants divisés, en conflit les uns avec les autres. 

Deux ans plus tard, il couvrait la bataille de Mossoul, qui a duré près de neuf mois avant de repousser l’Etat Islamique de la ville. Une salle du Centre d’Art Contemporain de Saint Restitut y consacre ses images.

“ Couvrir la bataille de Mossoul, c’était très dur. Toutes mes idées ont été controversées. J’ai vu ce qu’il y avait de plus mauvais chez l’homme.”

 

PANORAMA DE L’EXPOSITION

haute couture:

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 les gilet jaunes Paris Décembre 2018:

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  Ile de Pâques:

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Nigéria pollution aux hydrocarbures:

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HOMMAGE

A l’occasion de son exposition de septembre 2019, Mazzen Sagar avait souhaité rendre un hommage à son ami YANNIS BEHRAKIS qui s’était éteint en mai 2019. Le  Centre d’Art Contemporain de Saint-Restitut a consacré une salle en hommage au célèbre photographe Grec. En exposition, une photo prise en 2015 d’un réfugié syrien qui embrasse sa fille alors qu’il marche sous la pluie vers la frontière entre la Grèce et la Macédoine, près du village grec Idomeni. Photo qui a parcouru le monde et a reçu le Prix Pulitzer en 2016.

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Extrait de son portrait dans Le Monde en mars dernier.

Le photographe Yannis Behrakis, « les yeux du monde », est mort
Célébrée par de multiples prix, cette figure du photojournalisme au sein de l’agence Reuters s’est éteinte samedi 2 mars à 58 ans.

Par Emmanuelle Lequeux
Publié le 04 mars 2019
LE MONDE

« Je souhaitais devenir la voix des persécutés et les yeux du monde entier. » Figure du photojournalisme, Yannis Behrakis s’est voué à cette mission pendant plus de trente ans au sein de l’agence Reuters. Célébré par de multiples prix, il est mort samedi 2 mars, à l’âge de 58 ans, des suites d’un cancer. Bosnie, Somalie, Albanie, Irak, Libye, Kosovo ou Syrie : il avait consacré sa vie à témoigner de la révolte des peuples, des désastres de la guerre, de la douleur de l’exil. Tremblement de terre au Cachemire ou « printemps arabes », « il savait raconter une histoire de la façon la plus artistique possible, a confié son confrère Goran Tomasevic au New York Times. Aucun d’entre nous n’était aussi dévoué et concentré, il sacrifiait tout pour saisir l’image essentielle ».

Né en 1960 à Athènes, Yannis Behrakis s’est formé à la photographie à la Athens School of Arts, puis à l’université du Middlesex (Royaume-Uni). En 1983, il bascule definitivement vers le photojournalisme après avoir découvert Under Fire, film américain (de Roger Spottiswoode) qui évoque un groupe de reporters couvrant la révolution sandiniste. Entré à l’agence Reuters en 1987, il n’a de cesse de couvrir crises et conflits, de l’Afghanistan à la Tchétchénie.

« Travailler pour Reuters signifie que mon public, c’est le monde entier, et cela fait peser une énorme responsabilité sur mes épaules, assurait-il. En regardant mes photos et mes reportages, plus personne ne pourra dire : “Je ne savais pas”. »

Lauréat du World Press Photo en 2000

En 2000, en Sierra Leone, il échappe de peu à la mort dans une embuscade. Deux de ses confrères n’en réchappent pas. Mais la photographie de guerre restera toujours pour lui « l’apothéose du photojournalisme ». « Je souhaite que mon travail crée un lien et suscite un sentiment de responsabilité partagée envers ceux qui ont le malheur d’être pris au piège dans leur pays Je déteste la guerre mais je veux rendre compte des souffrances endurées. Je veux que le spectateur se sente mal à l’aise, averti, et peut-être même coupable. »

Lauréat du World Press Photo en 2000, nommé photographe de l’année 2015 par le quotidien britannique The Guardian, il obtient en 2016 (avec l’équipe qu’il dirige au sein de Reuters) un prix Pulitzer, ainsi que le prix Bayeux-Calvados, pour Les Persécutés, sa série consacrée aux réfugiés en mer Egée.

Dès 2015, le sort réservé par l’Europe aux exilés syriens le bouleverse en effet. Il passe huit mois sur les rivages des îles grecques, entre Kos et Lesbos, pour rencontrer ces condamnés à l’errance. Un père qui tient sa fille serrée contre son cœur, sous sa cape de plastique noir, en tentant de rejoindre à pied la Macédoine ; un esquif lointain surchargé de silhouettes, à la dérive sous un soleil sang ; la main d’un quidam tendue vers un malheureux qui a dû sauter à la mer…

Vieux souvenirs

Ces images sont parmi les plus fortes qu’ait suscitées cet exode tragique. Passer jour et nuit, pendant des mois et des mois, dans l’attente de l’image qui va réveiller les consciences ? Aux yeux de Yannis Behrakis, ce n’était rien.

« Le plus compliqué à gérer, c’était l’aspect émotionnel, confiait-il au magazine Polka. Je pourrais être l’un des leurs. On voit en eux nos propres enfants, nos parents… Il faut savoir faire un barrage dans sa tête pour pouvoir travailler ».

Chez le jeune papa, le destin de ces milliers de migrants réveille de vieux souvenirs : sa grand-mère, née d’une famille grecque de Smyrne (aujourd’hui Izmir), a fui la cité de la côte turque après l’incendie dévastateur qui la ravagea en 1922.

« Je me souviens de ce qu’elle nous racontait : comment elle a survécu avec sa sœur, toutes deux évacuées vers Marseille à bord d’un navire de la marine française, puis sa vie de réfugiée dans un monastère pendant plusieurs années avant que ses parents ne la retrouvent par l’intermédiaire de la Croix-Rouge, racontait-il. Lorsque j’ai vu les réfugiés entreprendre la traversée depuis les côtes turques vers les îles grecques, j’ai voulu me faire leur porte-voix, au nom de mes valeurs humanitaires et en mémoire de ma grand-mère ».

Et d’assurer que jamais il n’avait perdu espoir en l’homme. « Grâce à la compassion et l’amour, je crois que l’on peut construire un monde meilleur, s’efforçait-il de penser. Si je n’avais pas été optimiste, je serais devenu fou. »

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